Le match de la mort

Le match de la mort

Le 9 août 1942 en pleine Seconde Guerre Mondiale s’opposent à Kiev « l’équipe des boulangers » du FC Start et le FC Luftwaffe composée des aviateurs du IIIème Reich. Dans un stade comble, mis en garde et menacés par l’arbitre, un SS, les joueurs de Start doivent laisser filer le match s’ils tiennent à leur vie. Pourtant ils vont prendre un malin plaisir à passer 5 buts aux Allemands.

L’expression « sauver l’honneur » s’applique généralement quand une équipe qui perd lamentablement cherche à rendre une défaite moins amère. Les joueurs du FC Start eux, ont expérimenté cet adage un jour de victoire. Ils ne devaient pas gagner et pourtant contre toute attente ils ont tenu à s’imposer, pour leur honneur. Loin de toute considération sportive, sous la menace d’une mort ou d’une déportation certaine les joueurs Ukrainiens ont gagné. Au prix de leur vie.

Kiev - Novembre 1943

L’université de Kiev en feu après des bombardements en novembre 1943

En juin 1941, Adolf Hitler décide d’envahir l’URSS et de faire péter le plan de non-agression qu’il avait signé deux ans plus tôt avec les dirigeants soviétiques. Au cours de l’opération nommée Barbarossa, la Wehrmacht progresse rapidement et fait tomber Kiev dès le 19 septembre. A l’époque la vie d’un sportif était plutôt calme, celle des footballeurs du Dynamo Kiev va prendre une autre tournure avec l’invasion allemande. Formation solide du championnat d’URSS – une belle quatrième place en 1938 – les membres de l’équipe dissoute doivent enfiler le treillis, prendre les armes et défendre la ville. Pris de court et inexpérimentés ils sont rapidement capturés par les nazis et déportés au camp de Darnitsa où ils deviennent anonymes aux côtés des 600 000 autres prisonniers. Certains y rencontrent la mort, d’autres la torture et les plus chanceux sont relâchés parmi le peuple occupé.

Le FC Start : un nouveau départ

Nikolaï Trusevich

Nikolaï Trusevich

Nikolaï Trusevich fait partie de ceux-là. Avec son blaze de tueur à gage il n’est que l’ancien gardien de but du Dynamo Kiev et tente de se reconstruire en jonglant entre la faim et les nuits trop courtes sous les ponts. Heureusement peu après sa libération il fait la rencontre de Jozef Kordik qui sera par la suite un allié de taille pour Trusevich. Kordik est amateur de football et supporter invétéré du Dynamo Kiev. C’est pour cette raison qu’il offre un emploi à Trusevich dans son commerce. Kordik est dans les petits papiers des nazis, c’est un étranger d’origine allemande, né en Moravie et il s’est vu confier la gestion de la boulangerie n°3 de la ville par l’occupant. Au printemps 1942, il soumet l’idée folle à Trusevich de retrouver ses anciens partenaires pour fonder une nouvelle équipe de football. Dans sa quête Trusevich ne parviendra à dénicher que 8 de ses potes mais auxquels s’ajouteront 3 anciens joueurs du Lokomotiv Kiev. Désireux de prendre un nouveau départ, ces hommes se rassemblent alors sous la liquette du FC Start.

 

A défaut de lutter avec les armes, ils luttent avec le sport

Vêtus d’un maillot rouge et d’un short blanc, non pas par référence à l’équipe soviétique mais parce que ce sont les seuls équipements qu’ils ont trouvé dans les rues ruinées de Kiev, les joueurs du FC Start entament leur courte histoire un jour de juin 1942. Après avoir hésité, Trusevich et ses potes rejoignent finalement une ligue tenue par Georgi Shvetsov, ancien footballeur plutôt copain avec les nazis. Le football est alors utilisé à l’époque comme un moyen parmi tant d’autres pour « prouver la supériorité de la race aryenne ». Ambiance.

A défaut de lutter avec les armes, les joueurs ukrainiens du FC Start vont lutter avec le sport. Et ils balaient tout sur leur passage avec une série de sept victoires consécutives, que l’équipe soit ukrainienne ou composée de soldats étrangers, comme le prouve cette fessée 11-0 infligée à la garnison roumaine. Remontés aux oreilles de Berlin, les résultats des boulangers intriguent mais agacent aussi les hautes instances nazies, surtout que quelques semaines auparavant le FC Start avait corrigé 5-1, l’équipe des aviateurs du IIIème Reich, le FC Luftwaffe.

L'affiche du Match de la mort

L’affiche du match de la mort

De Hitler vint tout d’abord l’ordre de les éliminer, mais le haut commandement nazi en voulait plus, il était hors de question que le souvenir laissé par les ukrainiens fut leur écrasante suprématie sur l’Allemagne nazie. Craignant que le peuple ne se reconnaisse en ces résistants, la Flakelf demande un match retour pour laver l’affront. Inutile de préciser que la règle des buts à l’extérieur ne sera pas la seule à être respectée.

« Da zdravstvuyet sport »

Le 9 août 1942, dans le stade Zenit comble et entièrement acquis à la cause ukrainienne se déroule alors le « match de la mort ». Dans une atmosphère hostile, les joueurs du FC Start réunis dans leur vestiaire se voient signifier par l’arbitre, un SS, qu’il vaut mieux qu’ils effectuent le salut nazi puis qu’ils laissent filer le match, sous peine de sanctions. Troublés, les ukrainiens pensent d’abord à s’échapper, puis ils décident de jouer le match, pour le gagner. En entrant sur la pelouse, ils découvrent que leur adversaire s’est renforcé, 4 nouveaux joueurs allemands directement envoyés de Berlin par avion ont intégré l’équipe. Alors que la cérémonie d’avant match commence, les boulangers répondent aux saluts nazis et aux « Heil Hitler » par « Da zdravstvuyet sport »,  un slogan russe à la gloire du sport. Le décor est planté.

Le match commence et il est difficile d’y déceler quelconque trace de football. Les contacts sont à la limite du supportable, les coups pleuvent et l’arbitre ne bronche évidemment pas. La Flakelf parvient à ouvrir le score alors que Trusevich – le gardien donc- est au sol, frappé à la tête par un adversaire. Pire encore, Goncharenko se fait littéralement exploser la jambe sous les yeux de l’arbitre et est contraint de laisser ses potes à 10. Galvanisés ils parviendront à remonter leur retard, puis à inscrire deux autres buts pour porter le score à 3-1 à la mi-temps.

Tour à tour, l’arbitre, les joueurs adverses et quelques hommes d’armes viennent prévenir les gars du FC Start qu’il vaudrait mieux qu’ils lâchent le match en deuxième mi-temps. Consigne appliquée dès le retour sur le terrain où ils encaissent deux buts coup sur coup  pour le plus grand bonheur des Allemands. Mais comme en première période, le FC Start se rebelle et sous l’impulsion d’Alexeï Klimenko (18 ans) ils inscrivent deux nouveaux buts dans un stade en folie. Les soldats nazis tirent dans la foule, lâchent les bergers allemands et pendant ce temps Klimenko fait subir à la Flakelf  l’humiliation suprême. Après avoir dribblé le gardien, il arrête le ballon sur la ligne et ultime provocation il salue la tribune officielle nazie avant de dégager le ballon en direction du rond central. C’en est trop pour le Major Walters qui fait arrêter le match et évacuer le stade.

Start Stadium

Le monument devant le Start Stadium

Arrêtés une semaine plus tard par la Gestapo, les joueurs de Start connaissent différentes mésaventures. Klimenko est exécuté d’une balle dans la nuque, Kuzmenko le suivra de l’autre côté du miroir. Les autres sont déportés dans des camps de concentrations où certains y mourront de faim et de froid. Seuls trois ont survécu assez pour voir Kiev libérée le 6 novembre 1943. Impossible pour les ukrainiens d’oublier ces héros qui ont combattu les nazis à leur manière en donnant de l’espoir à toute une population.

Aujourd’hui le souvenir de la bravoure des onze résistants demeure, une sculpture commémore le «match de la mort» au Zenit Stadium de Kiev, rebaptisé Start Stadium en 1981, en hommage à cette équipe.  Quand la mort rencontre le football comme dans cette histoire ou comme dans le cas d’Andres Escobar les affaires de comportement et d’hymne national à notre époque semblent tout à fait dérisoires.

 

Elias TOUMI
@Sir_Elias_

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