Nous étions la génération une étoile

Dimanche 15 juillet 2018, alors que la France toute entière est descendue dans la rue pour hurler sa joie d’avoir enfin accroché une deuxième étoile mondiale près de son cœur, notre jeunesse à nous s’est définitivement envolée. Nous, enfants des années 90, notre parenthèse enchantée qui s’était ouverte vingt ans plus tôt s’est subitement refermée. Une parenthèse unique, faite de hauts et d’abysses, dont nous en sommes les gardiens émotionnels, et qui nous appartient à nous seuls désormais. Pour l’éternité.

 

Nos héros s’appelleront toujours Lilian et Fabien

Nous sommes devenus le miroir vieillissant de ces enfants de 2018. Le drapeau tricolore peint sur les joues et les yeux écarquillés à mi-chemin entre peur et ivresse de bonheur. Ils ne sont pas conscients encore, mais ce sera leur premier souvenir marqué au fer blanc dans leur mémoire encore volatile. Nous avons découvert avant eux ces 23 joueurs de football devenus nos sauveurs*, nous avons regardé avant eux des dessins-animés, nous avons joué avant eux au football sur console, nous avons collectionné avant eux toutes sortes de choses, nous avons écouté avant eux les tubes musicaux de notre époque… Mais si leurs héros s’appellent dorénavant Hugo, Raphaël, Paul, Antoine ou Kylian, si leurs dessins-animés sont en 3D, si leurs jeux n’ont jamais été aussi beaux, leurs collections aussi complètes ou la musique aussi accessible, rien ne vaudra jamais à nos yeux les Fabien, Lilian, Didier, Thierry et Zinedine, rien ne remplacera un épisode des « Malheurs de Sophie » ou une histoire de « Chair de Poule », rien n’est plus magique que le générique de lancement du jeu « Coupe du Monde 98 » et rien ne nous fera plus de sensations profondes que les notes d’I Will Survive.

Le maillot de Ronaldo et les chaussures de Zidane

Du haut de nos 6, 8 ou 10 ans, impossible de ne pas se rappeler précisément ce que l’on faisait ce 12 juillet 1998. Et comme des malades par millions, à la rentrée de septembre nous avons poussé les portes des clubs de foot pour un jour nous aussi devenir des idoles et nous aussi faire descendre la France dans la rue. Cet été 98, ce n’est pas seulement les Bleus qui ont ancré en nous la passion du ballon rond. Nous avons rêvé au rythme des dribbles de Rivaldo ou Denilson, au son des frappes d’Omam-Biyik ou Oliseh, des envolées de Salas et Zamorano, nous avons découvert le charisme de Chilavert, la technique soyeuse de Bergkamp et Laudrup, le culot d’Owen, nous avons détesté Slaven Bilic et tant aimé Jay-Jay Okocha, nous avons dit au revoir au Maroc d’Henri Michel et à l’Italie de Cesare Maldini. Nous avons chaussé des Predator Touch ou des Nike Mercurial R9, enfilé des répliques grossières du maillot Auriverde, bien évidemment griffés du numéro 9 d’un certain Ronaldo. Pour reproduire ce que nous nous apprêtons à revoir des centaines de fois dans les années qui viennent jusqu’à en connaître chaque seconde par cœur : la cassette VHS des meilleurs moments de la Coupe du Monde 1998.

Libres

Nous sommes nés dans les années 90, mais nos yeux se sont ouverts au football durant ce mois mondial de la cuvée 1998. Depuis quelques jours, nous voilà débarrassés de ce fardeau qui a toujours emmené notre destinée à regarder vers ce glorieux passé plutôt que vers l’avenir. Ce fardeau qui a tétanisé les jambes et les têtes des héritiers. Avec désormais deux sacres, nous laissons les anglais avec leurs insistants fantômes de 1966 et les espagnols de 2010 encore frais dans les mémoires. Alors que nous étions à deux doigts de devenir des vieux cons, de basculer dans la mauvaise nostalgie, jusqu’à l’indigestion, nous sommes désormais libérés. A notre âge, nos idoles ne se construisent plus. Enfants de 2018, ouvrez grands les yeux et profitez.

Plus que la génération « Une étoile » nous sommes…

(Liste non-exhaustive)

La génération Division 1 et LNF, la génération Bordeaux 99, des Ramé, Pavon, Micoud et Wiltord, la génération Coupe UEFA de l’OM avec Gallas, Blanc et Pirès, la génération Monaco 2000, des Barthez, Gallardo, Simone et même Eloi, la génération des grands buteurs de l’hexagone comme Sonny Anderson, Nonda, Vairelles, Laslandes, Alex, Aloisio, Pauleta, Née, Djibril Cissé, Darcheville, Goussé, Frau, Daniel Moreira, Drogba, Luyindula, Frei, Bamogo, Ljuboja, Daniel Cousin, Moldovan, Pagis, Feindouno, Mazure, Illan, Moussilou, Niang, Odemwingie, Fred, Utaka, Pieroni, Savidan, Grafite, Piquionne, Dindane, De Melo, Cavenaghi et bien d’autres, nous sommes la génération des techniciens à la française comme Monterrubio, Delaye, Robert, Deblock, Sibierski, Stéphane Ziani, Cheyrou, Carnot, Leroy, nous sommes la génération Sedan, Guingamp, Arles-Avignon, Istres et Grenoble, nous sommes la génération des maillots amples mythiques comme ceux du PSG x Opel ou de l’OM x Ericsson, nous sommes la génération des ballons Uhlsport, nous sommes la génération des gardiens qui portaient les chaussettes par-dessus le survet’ comme Vencel, Revault, Lama, Cool, Sachy, Alonzo et Roma, nous sommes la génération du Stade Gerland, du Parc Lescure, de Grimonprez-Jooris, du Ray, Léon-Bollée, nous sommes la génération de la pub Adidas de 2002 avec les deux étoiles, la génération «Tous Ensemble » de Johnny Hallyday, nous sommes la génération Téléfoot et Equipe du Dimanche, nous sommes la génération Calais 2000, nous sommes la génération Sochaux 2003, celle des Richert, Monsoreau, Pedretti et Frau, nous sommes la génération Olympique Lyonnais invincible avec Diarra et Essien, nous sommes la génération des coups-francs de Juninho, nous sommes la génération « A la Clairefontaine », nous sommes la génération du but d’Amara Diané, nous sommes la génération qui a vu chez les Bleus des joueurs comme Réveillère, Ousmane Dabo, Olivier Kapo, Steve Marlet, Gaël Givet, Dhorasoo, Zebina, Jurietti, Escudé, Flamini, Piquionne, Fanni, Faubert, Sinama-Pongolle, Briand, nous sommes la génération des futurs Zidane, Camel Meriem, Yoann Gourcuff, Samir Nasri, nous sommes la génération Auxerre 2002, celle des Mexès, Boumsong, Lachuer et Cissé, nous sommes la génération Zidane le plus gros transfert de l’histoire, nous sommes la génération Pro Evolution Soccer 6, nous sommes la génération couloir gauche Abidal-Malouda, nous sommes la génération qui a pleuré en 2006 et qui a secoué la tête en 2010, nous sommes la génération qui a dit au revoir en Bleu à Blanc, Deschamps, Lizarazu, Thuram, Makélélé, Vieira, Henry, Trézéguet, Pirès et Zidane, nous sommes la génération des matchs commentés par Christian Jeanpierre, nous sommes la génération qui ne s’est pas satisfait de 2014 au Brésil, nous sommes la génération qui a cru en la génération 87, celle des Ben Arfa, Nasri, Benzema, Menez, nous sommes la génération qui a vécu une compétition internationale dans son pays en 2016, nous sommes la génération qui a vu le PSG devenir plus grand et Lens, Auxerre ou Sochaux devenir plus petits, nous sommes la génération des stars à Monaco comme Kallon, Chevanton, Vieri, Di Vaio et Saviola, nous sommes la génération qui a bouclé la boucle en juillet 2018.

Nous sommes la génération qui préfèrera éternellement ces souvenirs aux années qui arrivent. Le doublé de Kylian Mbappé a infiniment moins de valeur que celui de Thuram, les parades de Lloris ne valent rien face à la sortie de Barthez sur Ronaldo et rien ne remplacera jamais la tête de Zizou sur l’Arc de Triomphe affublé du mythique « Zidane Président ».
 

Elias TOUMI
@Sir_Elias_