Le Japon et sa longue ascension du Mont Futball

L'histoire du football au Japon

Ce soir, les Bleus vont devoir se mesurer face au Japon. Présenté comme un simple match de préparation avant le choc face à l’invincible Espagne, cette confrontation ne devrait pas être aussi simple que prévu. Avec une grande partie de joueurs évoluant dans des championnats majeurs, dont quelques pépites à en faire saliver les plus grandes cylindrées européennes, le Japon n’a plus le profil de la petite équipe d’antan. Mais pour arriver au niveau d’excellence actuel, football a parcouru un très long chemin dans l’archipel avant de s’y imposer comme le deuxième sport le plus important. Un petit retour historique, des premiers ballons tapés dans les écoles de Tokyo jusqu’à l’épopée de 2002 s’impose alors pour comprendre un peu plus cette étrange relation qui unit le Pays du Soleil levant à ce sport.

La Naissance

Contrairement à ce que laisse croire l’histoire de son équipe nationale, le football est apparu très tôt au Japon. Après 265 ans de dictature militaire sous l’égide du Shogunat, le pays s’ouvre au monde extérieur en 1867 avec la restauration des pouvoirs de l’empereur. Il ne faut attendre alors que six ans pour le foot arrive dans l’archipel. Ce sont des militaires anglais qui, dans les cales de leurs navires, vont amener ce sport encore jeune et aux règles très changeantes. Comme souvent, c’est au niveau universitaire que ce sport va beaucoup se pratiquer. A ce titre, c’est l’école normale supérieure de Tokyo qui va jouer un rôle prépondérant dans son développement au pays du soleil levant. Elle est  la première structure qui va intégrer officiellement cette discipline en son sein et surtout elle va en encourager la pratique par ses élèves. L’influence des professeurs occidentaux de passages est primordiale. Seulement, le développement du football va prendre beaucoup de temps. Bien plus que dans le reste du monde. Les premières années du ballon rond vont s’illustrer surtout par des confrontations entre écoles et universités.

 

Le premier club de foot est créé en 1917 à Tokyo. On ne parle pas encore de statut professionnel ou de participation à des compétitions officielles. Cette naissance est l’initiative de Uchino Tairei, un professeur de normal sup’ Tokyo qui regrette que ses élèves, une fois leurs études terminées, ne puissent plus jouer au football. Nous sommes encore très loin de l’ampleur qu’ont alors pris certains grands clubs européens à cette même époque. Le premier tournoi officiel se tient en 1918. Le « Tournoi de Football du Japon » est organisé par le journal de Kyoto, le Mainichi Shinbun en réponse à la compétition nationale de base-ball sous la responsabilité du grand rival Asahi Shinbun. Comme les clubs ne sont pas encore légion à fouler les pelouses de l’archipel, ce sont des équipes universitaires qui taquinent le gonfle. Il faut attendre 1921 pour que la fédération de football japonaise voie le jour, encore une fois sous l’impulsion de deux professeurs de l’école normale supérieure de Tokyo, Kanô Jigorô et encore une fois, Uchino Tairei. Huit ans plus tard, en 1929, elle est reconnue officiellement par la FIFA. Ce n’est pas pour autant que ce sport va se développer plus facilement. Car pendant 40 ans les formations d’étudiants vont se partager les différents trophées nationaux.

L’équipe nationale du Japon tape pour la première fois dans un ballon en match officiel, le 9 mai 1917 à l’occasion d’une confrontation contre le voisin chinois. Le score est sans appel, 5-0 pour l’empire du milieu. Les débuts sont très difficiles. Le sport étant encore à ses balbutiements dans le pays, l’équipe nationale enchaîne les taules les unes après les autres. D’ailleurs c’est lors de cette même année qu’elle encaisse la plus grosse défaite de son histoire, en se mangeant 15-2 chez elle face aux Philippines à l’occasion des jeux de l’Extrême-Orient. Malgré tout, ces débuts très compliqués face à des équipes étrangères font que ce sport étrange de manchots occidentaux commence à faire parler de lui aux quatre coins de l’archipel.

 

L’apprentissage auprès des grands

La première grande compétition internationale à laquelle participe l’équipe du Japon est celle des Jeux Olympiques de 1936 à Berlin. C’est aussi l’heure des premiers exploits. Pour leur premier match, les japonais tombent sur la redoutable Suède, grande favorite du tournoi. Seulement le jeu technique et rapide des nippons prend le dessus sur le jeu aérien et physique des nordiques. Les japonais s’imposent 3-2 à la fin de ce que les observateurs vont appeler « le miracle de Berlin ». C’est surtout dans leur façon de jouer qui a surpris à l’époque. Tactiquement très discipliné mais aussi techniquement à l’aise, le jeu déployé est décrit comme plaisant, rapide et très offensif. Seulement le physique ne suit pas et lors de leur second match face à l’Italie championne du monde, la toute jeune formation japonaise se prend huit buts et se voient contrainte de regagner son archipel. Fort de son exploit, le football japonais est alors promis à un avenir des plus prometteurs. Le développement n’en est qu’à ses balbutiements et pourtant on y décèle déjà une réelle philosophie de jeu propre aux Japonais. C’est sans compter sur la grande histoire qui va s’employer à couper le football dans son élan très rapidement.

 

L’équipe du Japon est invitée à jouer sa première Coupe du Monde en 1938. Quelques mois avant de partir pour la France, l’empire s’enfonce dans la guerre et les atrocités en Mandchourie (nord de la Chine). Le rôle et les horreurs commises par l’armée japonaise lors de la seconde guerre mondiale va porter un sérieux coup dans l’aile à son football. La FIFA exclu la fédération nippone de ses rangs en 1946 lors de son premier congrès d’après-guerre. Par conséquent l’équipe est interdite de toute participation à des compétitions internationales, dont la Coupe du Monde de 1950. Cette mise au ban ne va pas durer très longtemps, puisque cette même année, la FIFA réintègre les Japonais. Cependant, hormis lors des Jeux d’Asie, l’équipe ne prend jamais part à des événements internationaux. Elle invite alors certaines équipes étrangères et avant tout européennes à se confronter à elle. Lors de ces matchs le Japon se rend compte que son football n’a pas évolué aussi vite que celui des grandes nations de ce sport. La faute à une disparité de niveau entre ses clubs universitaires et les institutions professionnelles qui dominent la discipline dans le vieux continent. Le pays du soleil levant va alors entamer une profonde mutation dans sa manière d’aborder ce sport au niveau national.

L’adolescence du Football Japonais

Le vrai tournant arrive en 1960 lorsqu’une équipe d’entreprise bat pour la première fois une équipe universitaire en finale de la coupe de l’Empereur. Lors de l’après-guerre, le Japon connaît un développement économique fulgurant avec l’aide des américains. Au bout de vingt ans, les grandes entreprises sont à même de fonder des clubs de foot avec des moyens autrement supérieurs à ceux des universités, jadis maîtresses de ce sport dans l’archipel. Nous ne sommes pas encore à l’ère de la professionnalisation de la discipline. Comme nous l’avons vu plus haut, au même moment, l’équipe nationale japonaise prend conscience de son retard vis-à-vis des équipes européennes dans sa manière de concevoir le jeu et surtout dans la préparation technique et physique de ses joueurs. Le pays du soleil levant n’a pas pour objectif de se cantonner à un rôle de figuration dans le monde du ballon rond.  Problème, le football n’a pour le moment pas le soutient populaire nécessaire à la création d’une ligue professionnelle. A cette époque, le Baseball y est le maître incontesté des sports. La fédération va utiliser un évènement pour lancer un grand chantier visant à sortir le foot du marasme dans lequel il se trouve à cette époque.

 

Ce sont les Jeux olympiques de Tokyo de 1964. Son équipe nationale y joue à domicile et est donc qualifiée d’office. Avant ça, elle va alors enchaîner les stages et les matchs contre les grandes équipes pour accumuler un maximum d’expérience. C’est aussi le moment pour elle de faire venir des experts étrangers en son sein. Le premier d’entre eux, celui que l’on surnomme maintenant « le père du football japonais » est Dettmar Cramer de l’école des sports de Duisbourg.  Il débarque à Tokyo à l’automne 1960. Pendant ses quatre années de services, son influence sur le football japonais est énorme. On parle même de révolution. La formation des joueurs et les entraînements de toutes les formations de l’archipel prennent exemple sur ses préceptes de rigueur tactique et de travail de la technique. Les fruits de ces années de travail ne vont pas tarder à être récoltés. Les Jeux Olympiques de Tokyo s’ouvrent en octobre 1964. L’équipe du Japon se retrouve dans un groupe plutôt relevé, composé du Ghana, de l’Italie et de l’Argentine. La Squadra Azzurra se voit immédiatement exclue, ayant apporté une équipe totalement professionnelle et non constituée d’amateurs comme le prévoit le règlement de l’époque. La Corée du Nord se retire, juste pour emmerder un peu plus l’ennemis Japonais. Le nombre de match est ramené à 26 au lieu des 32 prévus. Le tournoi olympique de football  attire tout de même 616 442 spectateurs durant toute l’olympiade. Ce qui en a fait le second évènement le plus suivi juste derrière l’athlétisme. Sans les 6 matchs annulés, nuls doutes que le classement aurait été inversé. La ferveur populaire est donc présente. Ferveur qui ne va pas tarder à être récompensée par un nouveau miracle de l’équipe Japonaise. Le premier match l’oppose à la grande Argentine. A la fin d’une partie extrêmement accrochée, les nippons l’emportent 3-2. L’équipe est éliminée au tour suivant par la Yougoslavie. Ce n’est pas bien grave, avec l’exploit réalisé face aux argentins le football est entré dans l’inconscient de centaines de milliers de japonais. C’est le « soccer boom ». Les sections football des écoles sont assaillies de demandes, le nombre de pratiquant explose. Le Japon redevient rapidement l’un des pays leader de la discipline en Asie. Le premier véritable championnat national peut être lancé en 1965 avec la Japan Soccer League. Bien entendu, l’exemple est pris sur l’Europe et ses grands pays de football. Dans le même temps, la fédération entame d’autres grands chantiers, ceux des infrastructures et de la formation. Mais nous ne sommes pas encore à l’ère de la professionnalisation.

 

Le passage à l’âge adulte

Elle va arriver en 1992 et l’avènement de la J-League. Avant cela, le foot connait dans l’empire une certaine baisse de sa popularité, faute de résultats. Ce nouveau championnat professionnel apporte une toute nouvelle manière de voir le football dans le pays. Au début, les investisseurs se montrent plutôt méfiant quant au succès potentiel et aux retombées financière de cette compétition d’un sport en perte de vitesse. C’était sans compter sur un élément que peu auraient pu prévoir. Dès la première saison, les joueurs étrangers viennent jouer dans des clubs locaux, attirés par l’exotisme et le vent de frais de cette ligue naissante. Le plus connu et celui qui restera comme la première star mondiale à avoir évoluée en J-League est le brésilien Zico.  En tout, ils seront 46 à l’imiter. Les stades des dix clubs du championnat sont remplis à chaque rencontre. Le foot connait une réelle explosion médiatique qui ne va cesser de croître jusqu’à aujourd’hui. Comme lors des débuts de la discipline, on ne peut pas nier l’influence qu’ont eue certaines personnalités étrangères dans son développement dans l’archipel. Zico en tant que joueur puis Arsène Wenger comme entraîneur aux Nagoya Grampus entre 1994 et 1996, leurs succès vont avoir une influence énorme. C’est aussi à ce moment-là que commence l’hyper médiatisation de ce sport. Des compétitions japonaises comme des exploits des clubs européens et de leurs stars. Rapidement, les Zidane, Beckham et autres Del Piero, même s’ils n’ont jamais foulé le sol japonais, y deviennent d’immenses vedettes connues de tous. Le Japon, si longtemps fermé sur lui-même devient l’un des premiers récepteurs de la folie médiatique mondiale autour du ballon rond. C’est donc l’heure de la starification à des joueurs japonais. Certains deviennent des dieux-vivants dans l’archipel. Hidetoshi Nakata bien entendu, puisqu’il a été le premier à percer et devenir un joueur reconnu en Europe en faisant une excellente carrière en Serie A (qui est alors le championnat le plus relevé). Mais aussi l’architecte Shunsuke Nakamura qui entre la Reggina et l’Espanyol en passant par une longue expérience au Celtic Glasgow fait admirer au vieux continent toute sa maîtrise technique, son sens du jeu et sa précision monstrueuse. Fait amusant, durant les années 2000, les maillots de Nakata aura été le deuxième plus vendu au monde, derrière celui de Ronaldo.

 

De son côté, l’équipe nationale ne jouera sa première compétition internationale d’importance qu’en 1988 avec sa première Coupe d’Asie des nations au Qatar. Les résultats ne sont pas au rendez-vous et les nippons sont sortis dès le premier tour. Le réel déclic arrive en 1992 justement. Cette année-là, le Japon organise lui-même sa propre Coupe d’Asie. Le moment parfait pour faire quelques prouesses. Les Samurai Blue ne vont pas louper l’occasion qui s’offre à eux. L’équipe se hisse jusqu’à la finale en battant la Chine en demi. La finale les oppose au tenant du titre Saoudien, les japonais la remporter sur le plus petit des scores, 1-0. C’est là le premier titre pour le Japon dans le football. Sa première coupe d’Asie, une compétition qui à partir de cet instant va devenir leur terrain de chasse favori. Ils la remportent à nouveau en 2000 puis réalisent le doublé en 2004 et enfin la gagne une nouvelle fois en 2011. Comme à leur habitude, les nippons sont plutôt efficaces avec 4 victoires en 7 participations, un record.

Ils ne vont participer à leur première coupe du monde qu’en 1998 en France. C’est aussi à cette occasion que va se révéler la plus grande star de l’histoire de ce sport dans le Pays, Hidetoshi Nakata. Les Japonais ne font pas long feu. Trois matchs pour autant de défaites et bien entendu, une dernière place de leur groupe. Ce n’est pas bien grave, leur grand rendez-vous avec le gratin du football mondial est quatre ans plus tard. Au sortir de la compétition, le Français Philippe Troussier est nommé à la tête de la sélection avec la lourde de tache de préparer une équipe capable de briller dans les compétitions à venir. Mais c’est d’abord chez les jeunes que le pays va s’illustrer. Signe que sa formation fonctionne plutôt bien, l’équipe espoir du Japon arrive jusqu’en finale de la Coupe du Monde en 1999. Finale dans laquelle elle va s’incliner lourdement face à…l’Espagne. En 2000, l’équipe première réussi l’exploit d’arracher le nul face à une équipe de France qui fait office d’ogre imbattable à ce moment-là.

En 2002, le Japon co-organise avec son voisin Coréen la Coupe du Monde 2002. Les débuts sont explosifs et l’équipe marche sur son groupe sans rencontrer de réelles difficultés. La Turquie va stopper net l’ascension japonaise en huitième de finale au terme d’un match très accroché. A vrai dire, l’équipe avait les qualités pour aller au moins jusqu’en quart de finale. Les regrets sont d’autant plus énormes que les Coréens vont, eux, atteindre les demis avec quelques exploits d’ampleur. Le bilan de Troussier à la tête de la sélection est plus que flatteur. Non seulement le Japon devient le maître incontesté du foot en Asie, mais en plus il s’affirme comme une des nations de qui compte au niveau international. Le souci avec les japonais, et leur histoire le prouve, c’est qu’ils ont une relation maniaque avec la perfection. Evidemment, ils ne pouvaient pas se satisfaire d’un simple huitième de finale en Coupe du Monde. Histoire de montrer au monde entier qu’ils n’ont vraiment plus envie de faire de la figuration, ils se sont mis en tête de sortir les pépites à la chaîne avec leurs centres de formations qui ressemblent de plus en plus à de véritables mines de talents. Attendez un peu qu’on vous présente les lascars.

 

Cyril MORACHIOLI
@_Cym_

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