Les 96 ne marcheront plus seuls

Justice pour les 96

C’est l’image la plus émouvante et la plus marquante du week end dernier. Everton reçoit alors Newcastle. Les joueurs sont sur la pelouse à se concentrer sur leur échauffement alors que les supporters se chauffent la voix, un avant match habituel en quelque sorte. Pourtant, un instant suffit à unir tout un stade dans la commémoration. Deux minutes d’applaudissement qui emmène le public et les joueurs loin de toutes considérations sportives, là où la rivalité n’a plus lieu d’être, là où reposent les 96. Ces supporters de Liverpool qui ont perdu la vie lors de la demi-finale de Cup de 1989 contre Nottingham Forest.
 
Ce n’est pourtant pas l’anniversaire du drame survenu un 15 avril. Mais depuis quelques semaines tout le Royaume-Uni est en émoi autour du souvenir des 96 morts, dont la moitié avait moins de 21 ans et les 766 blessés de ce samedi sanglant. Ce jour-là, la partie doit se disputer entre les deux équipes sur le terrain de Sheffield. Comme à leur habitude, les fans des Reds se déplacent en grand nombre. Un enchainement de circonstances va mener au drame. Retardés par des travaux sur la route du stade, des milliers de supporters de Liverpool sont encore à l’extérieur de l’enceinte à quelques minutes du coup d’envoi. A cette époque, les stades anglais sont pourvus de nombreux systèmes limitant la liberté de ses spectateurs, afin de se prémunir contre tous débordements violents. Les supporters entrent un par un par les tourniquets qui se succèdent à l’entrée de la tribune qui leur est réservée. Afin d’accélérer le mouvement, les forces de l’ordre ouvrent une autre porte sans faire attention au fait qu’elle menait vers une partie du stade déjà pleine. Le mouvement de foule lancé, il devient inarrêtable et crée une bousculade meurtrière. Les sanglantes minutes qui vont suivre feront de ce samedi 15 avril 1989, le pire drame de l’histoire du football Européen.

23 ans plus tard, les commémorations se sont succédé dans différents stades des ligues nationales. Comme chez le Celtics Glasgow, dont les supporters font souvent de très bons interprètes de « You’ll never walk alone ». C’est lors de leur premier tour de Champion’s League contre le Benfica que les écossais vont rendre un hommage appuyés aux victimes en leur dédiant l’hymne chanté par plus de 50 000 spectateurs.

Les autres grands d’Ecosse, les Rangers (actuellement en 4eme division mais, qui jouent chaque week end devant 50 000 spectateurs), déploie une banderole au milieu du terrain avant le coup d’envoi. Divisée en deux, d’un côté les 96 de Liverpool, de l’autre les 66 de Glasgow morts en 1971 et une phrase « In memory of fans who never returned »

En Angleterre, après Everton, c’est Sunderland qui use de son devoir de mémoire. Ses drapeaux sont en berne aux abords de son stade puis ses joueurs entrent avec « 96 » floqué derrière leur haut de survêtement. Rarement en manque de classe, Sir Alex Ferguson écrit une lettre aux supporters de son équipe pour leur demander de s’unir avec ceux de Liverpool dans la commémoration et surtout, d’enterrer la hache de guerre entre les deux camps avant le match qui allait opposer les deux clubs ce week end.

C’est justement lors de celui-ci que les fans de Liverpool rendent un ultime hommage à leurs proches disparus en réalisant un immense tifo. Sobrement constitué des mots « JUSTICE » et « THE TRUTH » et soutenu par tout un stade chantant leur hymne « You’ll never walk alone », dont les paroles ont rarement eu autant de signification qu’en ce jour de souvenir.  Quelques minutes plus tard, l’enfant du pays, Steven Gerrard marquait et célébrait son but en levant les bras au ciel.

Même l’Italie s’est fendue de quelques gestes amicaux. A Naples, les tifosi déploient une banderole où est écrit « Justice is done ». Ceux de l’Inter font de même avec  cette fois inscrit « Justice for the 96 : May they rest in peace ». On se souviendra d’ailleurs que quelques jours après l’incident, les supporters du Milan AC avaient entonné l’hymne des reds lors d’un de leurs matchs.

Pendant une semaine, ces personnes si critiquées que sont les supporters de foot ont fait preuve d’une réelle humanité en laissant de côté toutes formes de rivalités sportives et historiques pour se concentrer sur bien plus important. Bien loin de l’image de violence et d’irrespect que se fait la croyance populaire à propos de ces gens-là.  Mais pourquoi un tel enchainement de beaux gestes de la part de toute l’Europe ? Ce n’est pas l’anniversaire du drame qui a réveillé les mémoires mais les conclusions d’un rapport sur l’incident qui vient de paraitre. Un petit retour en arrière s’impose.

En 2010, sous l’énorme pression des familles des victimes, une commission indépendante est mise en place pour faire la lumière sur les faits qui se sont déroulés ce 15 avril 1989. Depuis cette époque, le sentiment d’injustice n’a cessé de grandir chez les fans de Liverpool tout comme chez les proches des disparus. Comme si elle ne se suffisait à elle-même, à la douleur de la perte d’un proche s’est ajoutée une blessure plus perverse. Le traitement médiatique et surtout judiciaire du drame a rejeté l’entière responsabilité sur les supporters.

C’est le Sun qui va d’abord faire éclater le scandale avec son article paru le 19 avril, « THE TRUTH », soit quatre jours après le drame. Le papier du tabloïd s’appuie sur des témoignages de policiers et parlent alors de supporters violents sous l’emprise de l’alcool qui en seraient arrivés à voler les blessés et les morts ou uriner sur les flics. Nous sommes alors à la fin des années 80, en plein dans les années noires du football anglais, rongé par le cancer de l’hooliganisme. Les supporters n’ont clairement pas la côte auprès de l’opinion publique. Le quotidien de Murdoch, ne voyant là qu’une nouvelle manière encore plus indécente de vendre du papier à foison se jette sur l’occasion et profite de l’impact émotionnel de la tragédie sur tout un pays. Plus grave encore, les forces de l’ordre et au-dessus d’elles, le gouvernement anglais en profitent pour se dédouaner rapidement de toutes responsabilités.  Les victimes et leurs familles n’auront même pas le droit à une enquête. Pendant toutes les années qui nous séparent du drame, celles-ci ont tenté de faire entendre leurs voix. Elles créent rapidement le « Hillsborough Family Support Group » afin de s’organiser et donner plus de poids à leurs revendications. Mais comme toujours à Liverpool, elles ne vont pas marcher seules vers le chemin de la reconnaissance et de la vérité.

Les personnalités sont plutôt nombreuses à avoir soutenues le mouvement. Parmi elles, Joey Barton. Les plus observateurs rappelleront que lors de son arrivée à l’aéroport de Marseille, le natif de Liverpool portait un t-shirt arborant « Justice for the 96 ».  Ils noteront aussi que depuis le début de sa carrière l’homme n’a cessé de rappeler son engagement en faveur du mouvement de reconnaissance. Sur les réseaux sociaux, Twitter en tête où il a mené la campagne de soutien, comme dans les médias. Mais il va aller plus loin en allant à la rencontre des familles des disparus afin de leur donner la parole devant les caméras. Il est certain que l’aide d’un joueur aussi renommé outre-manche que Joey Barton n’a pu qu’aider le collectif. Ces familles et proches vont tout de même avoir à attendre jusqu’au 12 septembre 2012 pour que leurs demandes incessantes de vérité trouvent enfin une réponse digne.

La cathédrale de Liverpool est un cadre plutôt original pour une conférence de presse mais qui, certes, ne manque pas de symbolique. C’est d’ailleurs là que l’évêque anglican de la ville a décidé de révéler les principaux éléments de l’enquête qu’il a mené au sein de la commission indépendante. Les faits sont accablants.  Non seulement la police a trafiqué 116 des 164 de procès-verbaux afin de faire peser toute la responsabilité sur les épaules des supporters mais en plus les études ont montré que les forces de l’ordre n’ont pas rempli leur devoir correctement. Ces graves problèmes d’organisations des secours, Bruce Grobbelaar, le gardien de Liverpool de l’époque s’en souvient dans les colonnes du Daily Mirror : « ll y avait des gens avec le visage collé au grillage, qui me disaient : « Bruce, aide-nous, on n’arrive pas à respirer.’ J’ai demandé à une femme policière d’ouvrir les grilles. Elle m’a répondu : ‘on attend l’autorisation de notre chef’ » L’enchaînement de mauvaises décisions ne s’arrête pas et à 15h15, la police décide qu’il n’y a plus rien à faire pour les victimes de la bousculade. Faux rétorque le rapport, 41 personnes auraient encore été vivantes et secourables à cette heure-ci. Bien trop occupés à prévenir tous risques de débordements de hooligans (La catastrophe du Heysel et ses 39 morts turinois n’ont alors que 4 ans), les forces de l’ordre ont totalement délaissé les risques potentiels d’un mauvais accueil des spectateurs. La capacité des tribunes debout a largement été surestimée et les nombreux tourniquets à leur entrée se sont montrés totalement inadapté aux mouvements de foules. C’est donc une double injustice dont été victimes les proches ainsi que les supporters des Reds dans leur ensemble. Leur sécurité n’a pas été assurée par ceux qui devaient le faire et leur honneur a été sali par les médias et les pouvoirs publics. Les contrôles d’alcoolémies effectués sur les victimes après le drame ont montré que la grande majorité n’était pas dans l’état d’ébriété que décrivaient les rapports de police.

Il aura fallu 23 années de combat de la part des familles et de leurs soutiens pour que la vérité éclate. 23 années de souffrance pour réhabiliter ceux qui ont laissé leurs vies dans ce lieu de fête que doit être un stade de football. A la suite des révélations apportées par ce rapport, le premier Ministre David Cameron s’est excusé au nom de l’Etat Anglais du devoir que ce dernier n’a pas rempli en ne protégeant pas correctement ses citoyens.« Je dois aujourd’hui (mercredi), en tant que Premier ministre, présenter des excuses aux familles de ces 96 personnes pour tout ce qu’elles ont enduré au cours des 23 dernières années », a-t-il déclaré. « Au nom du gouvernement, et du pays tout entier, je veux dire que je suis profondément désolé de cette double injustice, qui est restée en l’état pendant si longtemps. » Il reste encore à ce que les conclusions des premiers rapports de l’époque soient annulées officiellement. Malgré tout, ces excuses du chef du gouvernement sonnent aux oreilles des habitants de Liverpool comme la reconnaissance tant attendue. 23 ans après, toute l’Angleterre marche enfin aux côtés des 96.

 

Cyril MORACHIOLI
@_Cym__

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