On ira tous au Paradou

La vingtaine à peine dépassée, dans un perpétuel mouvement ils font danser leurs adversaires qui s’évertuent à saisir la balle qui virevolte entre leurs pieds. Plus petit budget et plus basse moyenne d’âge, bien installés dans les hauteurs du classement de la première division algérienne, ces gamins représentent fièrement le Paradou AC. Un club totalement à part sur la Terre des Berbères, surtout doté d’une des académies les plus prometteuses du continent.

Hicham Boudaoui, Haitem Loucif et Zakaria Naidji. Ces trois noms ne vous disent certainement rien et pourtant il va falloir songer à les retenir. À l’instar de Ramy Bensebaini ou Youcef Atal en leur temps, bien que ce dernier n’ait connu qu’un processus de post-formation, le trio Boudaoui (19 ans), Loucif (22 ans), Naidji (24 ans) fait les beaux jours du Paradou Athletic Club. Déjà sélectionnés chez les grands Fennecs de Djamel Belmadi, en plus de représenter l’avenir du football algérien, ils incarnent le fruit d’une politique inédite lancée il y a une dizaine d’années par les dirigeants du Paradou sur un terrain vierge, sans stade, sans supporters et sans histoire.

Hicham Boudaoui, au centre.

Rembobinons la cassette. Année 1994, alors que l’Algérie est à feu et à sang, se déchirant et perdant ses enfants dans une interminable guerre civile, un groupe d’amis dans les hauteurs d’Alger se prend la petite idée de fonder un club de football : le Paradou Athletic Club. Sorti de nulle part, et de façon singulière, le Paradou est un petit quartier au sein même du quartier cossu d’Hydra au nord-ouest de la capitale. Il suffira seulement de dix saisons pour que le PAC atteigne la première division. Anonyme et à l’ombre des grands du pays, le club expérimente alors les affres de la relégation en 2007 pour vivoter en seconde division jusqu’en 2017, date à laquelle le Paradou frappe à nouveau aux prestigieuses portes de l’élite. Mais ce qui fait la saveur du Paradou AC, ce n’est ni son début de parcours sinusoïdal, ni son statut de club tout neuf et encore moins le fait que son nom signifie « l’emplacement d’un moulin » en occitan. Non, le Paradou AC a misé sur l’avenir, et l’avenir est en train de bien lui rendre. En 2007, les fondateurs, Kheireddine Zetchi en tête, lancent une académie qui va révolutionner l’institution Paradou à tous les étages. Déjà doté d’un petit centre de formation, le PAC passe à la vitesse supérieure et s’associe à l’un des personnages les plus influents de l’Afrique du football : Jean-Marc Guillou.

Abidjan, le magique système

L’ancien footballeur emblématique d’Angers, international français au cœur des seventies, est surtout connu pour avoir fondé en 1993 une école de football en Côte d’Ivoire, l’académie JMG de Sol Béni. Affiliée au club de l’ASEC Abidjan, la pépinière a accouché de plus d’une centaine de gamins devenus professionnels et de quelques sommités comme les frères Yaya et Kolo Touré, Gervinho, Aruna Dindane, Siaka Tiené ou encore Bakari Koné. Même si l’Afrique avait déjà quelques académies plus ou moins performantes réparties sur ses terres (impossible de ne pas citer l’École de football des Brasseries du Cameroun qui tourne depuis les années 1980) aucune d’entre-elles n’a eu l’impact aussi puissant que l’académie JMG d’Abidjan. Organisée selon des principes stricts et des idées particulières, la structure académicienne ivoirienne se révèle rapidement performante pour sortir des joueurs opérationnels au niveau pro, puis en Europe et enfin en équipe nationale. Dans l’équipe de la Côte d’Ivoire vainqueur de la CAN édition 2015, ils étaient 7 titulaires à avoir foulé les pelouses de Sol Béni dans leur adolescence. Comme un symbole. C’est donc avec cette étiquette d’un formateur hors pair et spécialiste du contexte africain que le clan Guillou débarque à Paradou pour importer sa méthode et l’appliquer aux jeunes algériens.

Sous le soleil du nord d’Alger, ils sont plus de 20 000 gamins d’une dizaine d’années à se presser aux détections organisées par le Paradou, et rêvent tous d’embrasser le destin de Ramy Benseibaïni ou de Youcef Atal. Ici, nul passe-droit, ni piston et encore moins de pots-de-vin. À la fin du processus, ils ne seront que 8 à 12 joueurs méritants d’être retenus pour intégrer l’Académie. La méthode Guillou est prête à être infusée et assimilée.

Pieds nus et sans gardien

Pendant près de cinq ans, sous les yeux de techniciens espagnols et portugais, ils vont répéter inlassablement les mêmes exercices, les mêmes mouvements, le même pressing avec comme unique leitmotiv : le plaisir de jouer. Et en parlant de jeu, les académiciens opèrent pieds nus, pour mieux sentir chaque surface du cuir. L’objectif est la maîtrise des petits espaces, d’abord en 4 vs 4, puis en 5 vs 5, jusqu’à évoluer toujours pieds nus, en match sur grand terrain. Ces matchs amicaux, les jeunes du Paradou, dont certains ont encore l’apparence physique d’enfants, les jouent face à des équipes professionnelles d’adultes. Sans chaussures, sans gardien de but. Et le plus étonnant, c’est qu’ils mettent des déculottées à ceux qui se présentent face à eux chaque weekend. Des U17 aux U21, ils survolent leurs championnats régionaux, avec des joueurs largement surclassés en catégorie d’âge. L’idée de développer des générations avec des idées de jeu similaires porte aujourd’hui ses fruits.

La première génération de l’Académie en 2007. Ramy Bensebaïni est en haut, 3ème en partant de la droite.

En effet, avec le plus petit budget de Ligue 1 et une moyenne d’âge d’à peine 22 ans, l’équipe première vient de boucler la saison 2018/2019 en 3ème position, juste derrière deux monstres sacrées : l’USM Alger et la JS Kabylie. Ils sont 18 joueurs sur les 21 de l’effectif à être issus du centre de formation. Une telle réussite, douze ans seulement après le lancement de l’Académie, a ouvert une brèche en Algérie. Le président de la Fédération de Football Algérienne a pris le sujet à bras le corps, lui qui n’est autre que… Kheireddine Zetchi, un des fondateurs historiques du club de Paradou. L’objectif est de créer sur le territoire algérien plusieurs autres centres d’excellence répondant aux critères internationaux et avec les mêmes principes de jeu. In fine, avec une telle politique de formation, l’idée est de nourrir à moyen terme et de façon régulière l’équipe nationale.

Le travail reste immense, la liste des Fennecs pour la CAN comporte quelques chiffres édifiants : seulement 9 joueurs sur les 23 sélectionnés ont été formés au pays et un seul, Hicham Boudaoui… du Paradou justement, évolue en Algérie. De l’autre côté, 14 joueurs ont vu le jour en France. En offrant la possibilité aux jeunes locaux d’évoluer dans des centres structurés, de développer un talent brut idéniable, la Fédération va tenter de s’offrir un futur avec plus d’Atal, de Bensebaïni ou Boudaoui, et peut-être bien moins d’Alexandre Oukidja et d’Andy Delort.

Article à retrouver dans notre magazine SAGA AFRICA

Elias TOUMI
@Sir_Elias_