Samir Nasri : itinéraire d’un talent gâché

Samir Nasri vient de prendre sa retraite internationale

Le joueur de Manchester City, décrit et annoncé à maintes reprises comme l’un des joueurs les plus talentueux de sa génération, devrait tirer un trait sur sa carrière en bleu. C’est du moins ce qu’il a laissé entendre dans une interview accordée à la chaîne britannique Skysports. Si la conduite du joueur formé à l’Olympique de Marseille n’a, certes, pas toujours été irréprochable sous le maillot tricolore, il apparaît évident que ses écarts ne sont pas les seules raisons de cet immense gâchis.

13 mai 2014. Didier Deschamps, sélectionneur de l’Équipe de France, est l’invité du journal de 20h pour dévoiler sa tant attendue liste des 23 (plus les 7 réservistes), qui auront le privilège de représenter la France pour cette Coupe du Monde brésilienne. Une liste pour laquelle Deschamps expliquait, avant la publication des 23 élus, ne pas avoir choisi « les meilleurs joueurs, mais les joueurs pour créer le meilleur groupe ». Une déclaration qui, pour ceux qui à l’époque avaient suivi cette publication en forme d’allocution, avait un fort goût de dédicace et de petit tacle rugueux à l’encontre du joueur de City.

Car lorsque le sujet de la non-sélection de Nasri fut abordée, la réponse de Deschamps s’était voulue cinglante. « Samir a eu des performances en Equipe de France pas à la hauteur de celles qu’il a réalisé avec son club de Manchester City. Il est important et titulaire à Manchester City, et ce n’est pas le cas en Equipe de France. Et quand il est remplaçant, il n’est pas content et ça se sent dans le groupe. C’est pour ça qu’il n’est pas dans la liste. » Véritable choix sportif ? Volonté du sélectionneur de ne pas chercher à « apprivoiser » Samir Nasri, comme a pu le faire par exemple Cesare Prandelli avec Balotelli ? Incapacité avouée à gérer un joueur qui n’accepterait pas d’être remplaçant ? Sanction par rapport à son match manqué à l’aller en Ukraine (comme ses coéquipiers d’ailleurs) ? Les commentaires et interprétations vont alors bon train.

Nasri et Benzema
Ce soir de mars 2007, les Bleus s’imposent face à l’Autriche (1-0), avec un but de Benzema sur une passe… de Nasri qui vit alors sa première sélection. Une scène qui ne devrait pas se reproduire sous le maillot bleu. Maudite génération 87…

 

Le minot lui, relativise à l’époque cette non-convocation à travers ce tweet : « Merci à tous vos messages de soutien, c’est la vie une autre Coupe du monde à la maison ce qui ne tue pas rend plus fort« . Au contraire de sa compagne du moment, Anara Atanes, qui va lancer une véritable bombe sur la twittosphère, s’en prenant directement au sélectionneur et à la nation toute entière. « J’emmerde la France, j’emmerde Deschamps ! Quel manager de merde ! Au cas où vous n’aviez pas bien compris, je vais me répéter. J’emmerde la France, j’emmerde Deschamps. Oui, j’insulte une nation de racistes ». Un post qui ne met que peu de temps à déclencher le courroux du sélectionneur et de la Fédération Française de football, mais qui cache, bien qu’il soit difficile voire impossible de cautionner de tels propos, un malaise plus profond.

 

41 sélections, 5 buts

Un malaise bien plus vaste qu’un simple problème d’ego ou de comportement. Sélectionné à 41 reprises pour cinq buts inscrits, l’histoire d’amour entre l’ancien Marseillais et les Bleus a souvent été… tumultueuse. Sept ans d’une histoire jalonnée de nombreuses polémiques qui ont terni l’image du minot. La place de bus chipée à Thierry Henry en 2008, des relations avec la presse pas toujours roses (à l’Euro 2012 notamment), n’ont pas aidé le Citizen à se forger une belle image et à véritablement trouvé sa place dans ce collectif bleu, malgré un talent indiscutable et reconnu par ses pairs, tant sous le maillot d’Arsenal qu’avec Manchester City.

Et surtout, un malaise que le scandale de la Coupe du Monde 2010, avec la grève de l’entraînement de Knysna, ne fait que renforcer et alimenter. Depuis, le moindre dérapage médiatique est amplifié, et sujet aux interprétations les plus hâtives. La sempiternelle rengaine des footballeurs cataloguées comme manquant d’éducation et surpayées ne tarde d’ailleurs pas à coller à la peau de Nasri. Avec ça et depuis Knysna, la FFF n’a qu’un seul objectif : un comportement irréprochable de ses ouailles pour redorer une image écornée par le plus grand scandale de l’histoire du foot hexagonal. Dans un plan de communication réglé comme du papier à musique.

Et même si l’on ne peut reprocher à la FFF son opération de reconquête, tout à fait légitime, cette non-sélection interpelle. Car on peut dire ce qu’on veut sur Nasri, mais on ne peut pas occulter sa superbe saison réalisée avec City. Où il fut l’un des grands artisans du titre de champion d’Angleterre décroché par les Citizens (34 matchs, 7 buts).

Le vrai problème, c’est qu’on veut lui faire payer ses origines. S’il s’appelait Nedelec et jouait à Guingamp, il susciterait moins de fantasmes. Guy Roux.

De ce fait, et loin de vouloir céder aux sirènes des théoriciens du complot, Samir Nasri dérange. Il le ressent, et met donc progressivement à jour son désamour. « Sur le plan économique, il y a une crise en France. Les gens en France, en général, pensent que tous les joueurs gagnent trop d’argent, qu’ils ne sont pas polis, qu’ils sont arrogants. Ce n’est pas une bonne chose. Si vous êtes d’une communauté, c’est encore pire », estimait-il le 25 avril dernier dans une interview accordé au Telegraph. Le tout parfumé de relents de persécution, d’avoir le sentiment de se sentir comme un bouc-émissaire. Guy Roux, l’emblématique entraîneur au bonnet et aujourd’hui consultant, le ressentait en mars dernier dans les colonnes du Parisien. « Le vrai problème, c’est qu’on veut lui faire payer ses origines. S’il s’appelait Nedelec et jouait à Guingamp, il susciterait moins de fantasmes. Et on aurait arrêté depuis longtemps de lui faire payer ses bêtises de jeunesse. À travers son cas, il y a de vilaines pulsions. Je crois que pour certains, c’est facile de ne pas l’aimer parce qu’il s’appelle Samir. »

Nasri City
Nasri va désormais pouvoir se consacrer entièrement à sa carrière en club. Lui qui a prolongé jusqu’en 2019 avec City.

 

« L’équipe nationale ne me rend pas heureux »

Dans un monde où l’on peut vite passer de joueur adulé et adoubé à rien, où un mec qui brille redevient brusquement un fils d’immigré lorsqu’il défraye la chronique ou n’est plus que l’ombre de lui-même sur un terrain, les propos de Guy Roux sont lourds de sens. Karim Benzema peut d’ailleurs en témoigner, lui qui est subitement passé, lors cette Coupe du Monde, du statut de buteur providentiel à celui de… franco-algérien ne chantant pas la Marseillaise. « Personnellement, cela ne me touche pas, mais cela touche ma famille. Ils vivent en France et lisent la presse. Je vis en Angleterre donc ce qu’ils disent en France ne me dérange pas. Je suis habitué. Mais c’est très dur pour mes parents. Je veux les rendre heureux et l’équipe nationale ne me rend pas heureux », expliquait Samir Nasri à Skysports.

Reste désormais à l’ex-Marseillais à annoncer de manière officielle une retraite internationale qui ne fait désormais plus de doutes. Celui que l’on annonçait comme un successeur de Zidane va désormais continuer à briller sur les pelouses anglaises. La fin d’une histoire de désamour qui aurait pu connaître un tout autre épilogue. Car si Samir Nasri n’a pas toujours eu le comportement adéquat, et il l’a d’ailleurs reconnu, sa non-présence sous le maillot bleu reste une perte indéniable pour l’Équipe de France. Et surtout, un gâchis à la hauteur du talent du minot.

 

Julien COLLOMB
@JujuCollomb

1 Comment

  • Merci pour cette réflexion à laquelle j’adhère totalement.

    À vrai dire, j’ai toujours pensé que depuis le scandale de l’équipe de France en Afrique du Sud la fédération française devait frapper un bon coup de publicité pour redorer l’image de l’équipe. Par contre, je n’ai jamais pensé que son imagination allait être aussi sournoise et injuste. Elle a fait comme l’ont fait les États Unis en lançant une bombe sur Hiroshima pour frapper les esprits et dissuader quiconque oserait s’attaquer au USA. C’est la doctrine de dissuasion.
    Faute d’imagination plus humaine et constructive, la FFF a préféré le facile qui n’est pas dépourvu de lourdes conséquences. J’espère que Didier Deschamps sera un jour rattrapé par sa conscience professionnelle s’il en une.

    Merci aux esprits critiques immunisés contre la pensée unique.

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